LE PRIX DE LA MARIEE


La nouvelle est arrivée par le caboteur. De là, la pirogue de Taho l'a amenée au village: le prix de la mariée sera payé.

On en a toutes laissé nos marmites et on a filé à la rivière par la porte de derrière, nos seaux au bras pour avoir l'air. Assises sur un galet, les pieds dans l'eau fraîche, on a épluché cette histoire comme un gros taro, on l'a coupée en petits bouts, et après en tout petits bouts. Il n'y a rien comme un mariage pour nous remuer le sang et nous chauffer la tête.

Qui aurait dit que cette petite sauvageonne d'Aoda allait flécher un ministre? Pas un ministre, un député. Bon, est-ce que ce n'est pas la même chose? Non, un député est un grand homme mais plus petit qu'un ministre, et un ministre est un grand homme plus grand qu'un député. Maïva est comme ça, elle en sait toujours plus que nous.

Et si jeune, cette Aoda!, avec seulement un peu de tatouage aux jambes et aux bras, rien encore sur la poitrine, un bébé. Oui, mais c'est la petite fille de Tita, Tita aura mis des herbes dans le thé du député, elle peut tout faire Tita.

Voilà, bien sûr, évidemment. Alors, on a revu la visite du député il y a trois lunes, les cadeaux qu'il avait amenés, ce petit grand homme est un avare, même pas de sucre, c'est normal, c'est un montagnard, et la fête qu'on lui a donnée, une petite fête, sans sucre, vraiment, ces montagnards... C'était la première fois qu'Aoda dansait avec toutes les peintures et, on se souvenait bien, le montagnard avait les yeux collés sur elle et l'air un peu bizarre pour un député, c'était le thé.

Après ça, on n'a plus jamais eu le temps d'aller à la rivière, on a couru la montagne avec les hottes sur le dos, il fallait descendre des jardins les ignames et les taros. Et le bois pour la cuisine à ramasser dans la forêt, et les marmites à faire briller avec le sable de la rivière. C'est bien, les mariages avec les ministres, mais ça donne des crampes aux mollets. Et tout le temps, on avait cette grande andouille de Véra sur le dos, on le saura qu'il marie sa fille à un ministre, d'ailleurs ce n'est pas un ministre, c'est juste un député.

Tita, grand-mère, écoute moi, je n'irai pas avec cet homme. Je n'irai pas avec ce député.

Pendant ce temps-là, les hommes tendaient les peaux de leurs tambours et passaient en revue leurs parures de danse : il y a toujours un petit coquillage qui manque ici ou là, il faut souffler doucement sur les ailes de perroquets qu'ils se mettent sur les oreilles, pour enlever les toiles d'araignées, passer un peu d'huile sur les plumes de casoar. Et essayer de nouvelles peintures de visage, Anga avait décidé de se faire sur le nez un trait noir en zigzag et demandait à tout le monde si ça lui allait.

Aoda était invisible. On ne lui demandait pas de courir avec nous aux jardins, non, il faut qu'elle se repose avant d'aller habiter une maison en cailloux dans la capitale, mais elle aurait pu nous faire quelquefois un brin de compagnie. Petite Aoda faisait déjà la fière, elle ne se souvenait plus du tout qu'on l'avait nourrie au sein, qu'on lui avait donné de petits bouts de coco pour ses dents, et démêlé ses cheveux, elle nous avait déjà oubliées.

Tita, grand-mère, écoute-moi, je n'irai pas avec cet homme, il est laid. Il a les jambes tordues et les bras tellement longs que ses mains traînent par terre quand il marche, tu l'as vu comme moi grand-mère, je n'irai pas avec un montagnard.

Un matin, une vedette militaire a amené le prix de la mariée. Pendant toute la journée, les hommes ont fait l'aller et retour avec les pirogues jusqu'à l'embouchure, il y avait des sacs et des sacs de riz et de sucre, des rouleaux de tissus, des piles de paréos, et deux fois dix cochons de trois ans bien gras.

Et toujours cette grande andouille de Véra était sur leur dos, pagayez plus vite, les hommes, vous dormez ou quoi, la vedette repart ce soir. Si bien que les deux fois dix cochons, ils les ont tous fait entrer dans la hutte de Véra : débrouille toi avec ça, puisque tu es maintenant un grand homme. Véra criait plus fort que les cochons, qui ont fini par crever la cloison et se sauver dans le village par les passerelles sur pilotis. Véra courait derrière, certains ont sauté dans la rivière et sont partis à la nage, nous on riait tellement qu'on ne voyait plus clair. Les enfants aussi riaient si fort qu'ils sont tombés dans l'eau derrière les cochons, on est allés repêcher tout le monde avec les pirogues, on riait encore la nuit en dormant.

Tita, grand-mère, écoute moi, je n'irai pas avec ce vieux. Je n'irai pas habiter dans une maison en cailloux, même s'il y a l'électricité dedans. Tita, je vais me sauver à la nage.

Enfin, le jour est arrivé. La vedette militaire a encore amené des gens, que des montagnards tout petits, avec des jambes tordues et beaucoup de poils au menton. Ils étaient un peu verts parce qu'ils n'aiment pas aller sur la mer, paraît qu'on met un montagnard dans l'eau, il n'a même pas le temps de bouger les bras ou les jambes, il tombe au fond tout de suite, c'est comme ça qu'ils sont.

Tita, grand-mère, écoute moi, je n'irai pas avec cet homme.

Le ministre est arrivé par hélicoptère, le bruit de cet oiseau-là a encore fait fuir tous les cochons bien gras, mais ce coup-ci, on n'a pas osé rire. Les montagnards nous ont bien aidés à les rattraper, on peut dire que ces gens-là ne sont peut-être pas bons à grand chose sauf à faire député, mais pour ce qui est de courir après les cochons, ils sont à leur affaire.

Les hommes s'étaient préparés aux premières lueurs du jour. On était fières d'eux, ils étaient vraiment superbes, le ministre les a félicités et leur a dit qu'ils pouvaient aller se laver maintenant, qu'on n'était pas des sauvages, et qu'avec lui on marchait vers le progrès.

Les hommes regardaient par terre On voyait bien qu'ils ne savaient pas du tout où était ce progrès, et qu'ils n'étaient pas sûrs de vouloir y aller. Et peut-être même, ils allaient sortir leurs arcs et leurs flèches, et piquer un peu les fesses du grand homme, pour qu'il y courre tout de suite, vers son progrès. Mais le ministre a sorti une grosse enveloppe de sa poche et l'a donnée à Véra, et maintenant on ne pouvait plus rien faire, le prix de la mariée était payé.

Après ça, nous les femmes, on n'a plus rien vu que le couvercle de nos marmites et la fumée de nos feux. Les hommes ont assommé les cochons et les ont mis à cuire, et ils les ont mangés. Nous on amenait les calebasses pleines de taro dans le lait de coco, et ils mangeaient toujours. Les montagnards avaient ouvert le col de leurs chemises blanches et ôté les ceintures de leurs pantalons. Le soleil a commencé à descendre et ils mangeaient toujours.

On a porté le thé et le ministre s'est levé, et il a commencé les Grandes Paroles de député, et il se balançait d'avant en arrière et à un moment il s'est arrêté, ça nous a réveillés, il a mis des lunettes sur son nez et sorti un papier de sa poche et il est tombé mort. Mort-mort.

On a crié, on a hurlé, on a couru dans tous les sens, tout le monde criait, hurlait, courait dans tous les sens, c'était encore pire que les cochons, l'hélicoptère a emmené le ministre et les montagnards sont remontés dans la vedette.

Le soir tombait. On était tout seuls. On a fini les cochons. Le ministre était parti marcher vers le progrès, on peut dire qu'il avait attrapé un bien vilain mauvais sort, mais peut-être en avait-il déjà deux ou trois mille dans le corps avant d'arriver, pensez donc, un montagnard, un député... Véra a ouvert l'enveloppe et distribué le prix de la mariée, à chacun selon son rang. On s'est demandés s'il faudrait payer le prix du mort, et combien ça serait.


Copyright : L'Harmattan 2001
extrait de l'Homme qui écoutait les poissons
Elisabeth Hurtel
L'HARMATTAN
ISBN : 2-7475-0742-4